Quand l'art sort du placard : les représentations LGBTQIA+ dans l’histoire de l’art

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Longtemps cachées, codées ou invisibilisées, les figures LGBTQIA+ traversent pourtant toute l’histoire de l’art. À l’occasion du mois des Fiertés, Artips remonte le fil de ces représentations, des œuvres anciennes aux artistes engagés des années 1970, pour montrer comment l’art a peu à peu donné une place à d’autres façons d’aimer, de vivre et d’être soi.

Des représentations longtemps codées

Pendant longtemps, l’histoire de l’art a surtout raconté les mêmes récits, souvent à travers un regard très normé. Pourtant, en y regardant de plus près, les représentations LGBTQIA+ n’ont jamais été totalement absentes.

Le problème, c’est qu’elles ont souvent été difficiles à repérer. Auparavant, les mots que nous utilisons aujourd’hui (lesbienne, gay, bisexuel, transgenre, queer, intersexe, asexuel) n’existaient pas forcément. On ne parlait pas d’orientation sexuelle ou d’identité de genre comme aujourd’hui.

Résultat : certaines œuvres peuvent être mal comprises, tandis que d’autres ont été volontairement passées sous silence.

Gerrit van Honthorst, Saint Sébastien, vers 1623, huile sur toile, 101 × 117 cm, National Gallery, Londres

Prenons le cas des nombreuses représentations de saint Sébastien. Dans la tradition chrétienne, ce martyr est censé être criblé de flèches.

Mais sous le pinceau de certains artistes, son supplice devient surtout l’occasion de montrer un jeune corps masculin presque nu, attaché, alangui, offert au regard. Au fil du temps, cette figure a même été relue comme une icône gay : celle d’un homme puni pour ce qu’il est, mais transformé en symbole de beauté et de résistance.

Anne-Louis Girodet-Trioson, Le Sommeil d’Endymion, 1791, huile sur toile, 198 × 261 cm, musée du Louvre, Paris

Autre exemple : Le Sommeil d’Endymion de Girodet. Le sujet est mythologique, donc parfaitement acceptable pour l’époque. Pourtant, le corps masculin endormi, doux, passif, baigné de lumière, peut aussi être perçue comme une image homoérotique.

Rien n’est dit explicitement, mais tout se joue dans l’ambiguïté du regard.

Où sont les femmes ?

Du côté des femmes, la situation est encore plus complexe. Les amours entre femmes ont longtemps été invisibilisées ou représentées à travers le fantasme masculin.

Gustave Courbet, Le Sommeil, dit aussi Les Dormeuses, 1866, huile sur toile, 135 × 200 cm, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

Un tableau comme Le Sommeil de Courbet, qui montre deux femmes nues enlacées, est ainsi peint pour un riche collectionneur : l’intimité lesbienne y existe, mais elle est pensée pour le male gaze, c'est-à-dire pour le regard d’un homme.

Henri de Toulouse-Lautrec, Au lit : Le Baiser, 1892, peinture à l’essence sur panneau, 45,5 × 58,5 cm, collection particulière

À l’inverse, Toulouse-Lautrec propose parfois un regard plus tendre et plus quotidien, notamment lorsqu’il représente des femmes dans leur intimité, sans les transformer seulement en objets de désir.

Chez les femmes artistes, Rosa Bonheur offre un exemple parlant de cette invisibilisation. Immense peintre animalière du 19e siècle, elle a partagé sa vie avec des femmes, notamment Nathalie Micas puis Anna Klumpke. Pourtant, on a longtemps préféré parler de simples « amitiés » plutôt que de nommer ces relations, comme on l’a aussi fait pour d’autres figures majeures de l’histoire de l’art, comme Léonard de Vinci ou Michel-Ange.

Sortir de l’ombre, œuvre après œuvre

À partir du début du 20e siècle, les choses changent peu à peu. La photographie permet notamment de conserver des traces plus intimes.

Alice Austen, The Darned Club (Le Sacré Club), 1891, photographie, collection Historic Richmond Town, Staten Island

La photographe Alice Austen, par exemple, documente sa vie avec sa compagne Gertrude Tate, mais aussi tout un cercle de femmes qui posent, se déguisent, fument, dansent et inventent leurs propres manières d’exister. Ces images, parfois privées à l’origine, nous permettent aujourd’hui de voir des réalités longtemps absentes des musées.

Romaine Brooks, Natalie Clifford Barney, dite "L’Amazone", 1920, huile sur toile, 86,5 × 65,5 cm, musée Carnavalet – Histoire de Paris

Dans l’entre-deux-guerres, certains artistes vont plus loin : ils ne se contentent plus d’exister discrètement, ils affirment une identité.

À Paris, Romaine Brooks peint des femmes lesbiennes avec une élégance sobre et puissante, loin des clichés érotiques destinés au regard masculin. Ses portraits, souvent en tons gris, montrent des femmes sûres d’elles, en costume, au regard direct : une autre façon de représenter la féminité, le désir et l’indépendance.

Tamara de Lempicka, La Tunique rose, 1927, huile sur toile, 72,6 × 116,3 cm, collection particulière

Dans le même esprit, Tamara de Lempicka rend visible sa bisexualité dans plusieurs œuvres. Sa série de portraits autour de Rafaëla, rencontrée au bois de Boulogne, mêle sensualité, modernité et regard frontal. Là encore, les femmes passent d’objets à sujets de désir : elles ne sont pas seulement regardées, elles regardent en retour.

Claude Cahun, Autoportrait (I am in training, don’t kiss me), vers 1927, tirage gélatino-argentique, musée d’Art moderne de Paris

Bien avant que le mot “non-binaire” ne soit largement utilisé, certains artistes questionnent déjà l’idée même d’identité fixe.

Dans ses autoportraits photographiques, Claude Cahun change d’apparence, brouille les codes du féminin et du masculin, joue avec les masques, les cheveux courts, les poses théâtrales.

Gerda Wegener, Solitaire / Queen of Hearts (Lili), 1928, huile sur toile, 100 × 81 cm, collection particulière

Lili Elbe, artiste danoise et femme transgenre, est une autre figure essentielle. Avant sa transition, elle pose pour son épouse Gerda Wegener, qui la représente sous les traits d’une femme élégante et mystérieuse. Ces portraits contribuent à rendre visible son identité, à une époque où une telle affirmation était extrêmement difficile.

Les années 1970 : montrer, dire, revendiquer

Après la Seconde Guerre mondiale, les discriminations restent fortes. L’homosexualité n’est plus toujours considérée comme un péché, mais elle est encore souvent pensée comme une maladie, une honte ou une menace pour l’ordre social. Dans ce contexte, prendre la parole demande un vrai courage.

Un tournant majeur a lieu en 1969, à New York, avec les émeutes de Stonewall. Après une descente de police dans un bar gay, le Stonewall Inn, des manifestations éclatent. Elles deviennent un moment fondateur pour les luttes LGBTQIA+ modernes.

La première Marche nationale pour les droits et les libertés des homosexuels et des lesbiennes, 4 avril 1981. Photo : Claude TRUONG-NGOC

L’année suivante, les premières Marches des Fiertés sont organisées aux États-Unis. En France, la première Marche a lieu en 1981.

Dans l’art aussi, cette période marque un changement. Certains artistes n’ont plus seulement envie d’être visibles : ils veulent affirmer, dénoncer, militer.

Francis Bacon, par exemple, n’a jamais caché son homosexualité. Dans ses œuvres, les corps masculins apparaissent souvent déformés, tendus, parfois violents, traversés par le désir et la douleur. Sa relation avec George Dyer, rencontré au début des années 1960, marque profondément son travail.

Francis Bacon, Deux hommes, huile sur toile, collection particulière, 1953

A cette époque, les artistes lesbiennes prennent elles aussi la parole. Harmony Hammond se déclare publiquement lesbienne en 1973 et organise des expositions pour rendre les artistes lesbiennes visibles. Son objectif est clair : lutter contre l’effacement.

Andy Warhol, Self portrait in Drag, 1981, photographies Polacolor 10,7 × 8,3 cm

À New York, Andy Warhol explore lui aussi les identités en marge. Il n’a jamais caché son homosexualité et s’intéresse très tôt aux corps masculins, au travestissement et au drag. Dans ses autoportraits en drag, il se maquille, se transforme, surjoue les codes féminins.

Robert Mapplethorpe, Larry and Bobby Kissing, 1979, tirage gélatino-argentique, 45,3 × 34,7 cm, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles

Dans le même milieu underground new-yorkais, Robert Mapplethorpe photographie des corps masculins, des nus, des scènes issues de la culture sadomasochiste. Ses portraits en noir et blanc, très composés, mêlent provocation, beauté classique et affirmation d’une sexualité longtemps considérée comme scandaleuse. Son œuvre fera l’objet de nombreuses polémiques, notamment autour de l’obscénité et de la place des artistes homosexuels dans les institutions.

Relire les œuvres autrement

Ces artistes ne travaillent pas tous de la même manière, ni avec les mêmes intentions. Mais ils ont un point commun : ils donnent une place nouvelle à des corps, des désirs et des identités longtemps absents des récits officiels.

Parler des artistes LGBTQIA+ et des représentations queer dans l’art, ce n’est pas réduire les œuvres à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre de leurs créateurs. C’est au contraire enrichir notre manière de les regarder. Derrière un corps, un portrait, une pose ou un autoportrait, il peut y avoir une histoire de désir, de liberté, de lutte ou simplement d’existence.

L’histoire de l’art n’est donc jamais figée : elle évolue avec les questions que l’on ose lui poser. Revenir sur ces œuvres, c’est aussi redonner leur place à celles et ceux que l’on a parfois mal compris, minimisés ou laissés de côté.

Les années 1970 marquent ainsi un tournant essentiel : celui où l’art LGBTQIA+ commence à sortir du silence, à s’affirmer et à revendiquer sa place. Et ce mouvement ne s’arrête pas là : dans les décennies suivantes, face à la crise du sida puis avec l’émergence de l’art queer, de nouveaux artistes continueront à faire de l’art un espace de mémoire, de visibilité et de résistance.

Marche des Fiertés en Lituanie, 2015. Photo : IDAHOT

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